Monsieur Dupuis, retraité, ancien conseiller patrimonial de l'agence de la Société Générale de Bezon était un homme prudent, avisé...et prévoyant. Dès qu'il avait vu le prix du baril de pétrole s'envoler, il était parti remplir un bidon de dix litres de super 95 à la station service du coin. Il le rangea précieusement au fond de son garage et depuis il regardait avec satisfaction croître son petit capital quasi quotidiennement. Quand le baril atteignit le prix inouï de 160$, Monsieur Dupuis envisagea même de monter son bidon dans sa chambre et de le ranger à proximité des quelques bijoux qu'il possédait. Les rares amis à qui il s'était confié l'avaient d'ailleurs gentiment surnommé Derrick.
Mais voilà que depuis un mois, les cours s'effondraient. Monsieur Dupuis était déboussolé. Quelle attitude devait-il adopter? Il savait qu'il devait faire vite. Il espérait vaguement que cette baisse ne serait que passagère. Bon sang, on l'avait assuré que les chinois en consommaient plus que du thé...que c'était une valeur refuge. Ce matin, pour la première fois, le baril passa en dessous de la barre des 80$! Il était maintenant moins cher que lorsqu'il avait rempli son fameux bidon. Il devait agir même s'il lui restait encore un peu de temps avant que cette baisse ne se répercute à la pompe. Alors Monsieur Dupuis agit! Il sortit son mini-tracteur, ouvrit son bidon de spéculateur à contrecoeur, et entreprit de tondre sa pelouse. Ce jour-là, il la tondit quatre fois, remplissant autant que nécessaire le réservoir de la machine. Quand il s'arrêta, un peu assourdi par le bruit et tremblotant sous le coup des vibrations, le dos moulu, il affichait cependant un large sourire béat. Certes, cela aurait pu être mieux, mais finalement, il n'avait pas trop perdu...