Râleur pas en retard et observateur pas tout neuf
Quand j'étais enfant, dans mon village, on allait chercher le lait à la ferme. Je me souviens des soirs d'hiver où, muni du bidon en aluminium dans le bouchon duquel ma grand-mère avait placé les quelques piécettes nécessaires pour payer, je partais par les rues faiblement éclairées pour effectuer les trois cents mètres qui séparaient notre maison de la ferme. Quand j'arrivais, quelques personnes attendaient déjà que la fermière termine. Je me rappelle d'abord l'odeur de l'étable, la fermière sur son trépied, ses gestes précis, et le lait qui giclait dans le seau qu'elle serrait entre ses jambes. Elle en versait ensuite le contenu fumant dans un gros bidon puis, utilisant une mesure, elle remplissait nos récipients. Je payais mes deux mesures, soit un litre, et je repartais vers la maison. L'obscurité, les rues désertes, le silence, un peu de brouillard parfois, tout ça ne me rassurait pas beaucoup. Mon frère aîné m'avait montré un truc pour éloigner les démons, qui tenait du prodige. Cela consistait à faire de grands moulinets avec le bidon de lait, et, grâce à la force centrifuge, le lait restait dans son bidon. Seulement, il fallait tourner assez vite, toute hésitation pouvant être fatale. Ainsi, les trois cents mètres passaient vite.
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