A 23 ans, Gérard vivait encore dans la grande maison de ses parents. Ce jour-là, il prit la clé qu'il cachait dans un vase et se rendit dans la chambre du fond inoccupée et qui servait un peu de débarras. Il ouvrit le tiroir du milieu d'une imposante commode et s'empara d'une petite valise en carton marron fermée par un minuscule cadenas à code dont il connaissait les numéros par coeur. Le couvercle de la valise soulevé, celle-ci laissa entrevoir tout un tas de lettres. Il y en avait de toutes formes et de toutes couleurs, des vert tendre, des roses-pâle, des blanches, des parfumées et même quelques-unes fuchsia. Elles étaient soigneusement disposées en huit paquets, chacun entouré d'un élastique, certains ne rassemblant que quelques lettres, d'autres, au contraire, en réunissant plusieurs dizaines. Gérard s'empara du tout et sortit de la maison pour se rendre au fond du jardin. Il hésita une seconde à relire une de ces lettres, qu'il aurait choisie au hasard, mais renonça à ce projet. Non, c'était décidé, il allait tout brûler!
Les flammes commencèrent à s'emparer des enveloppes, laissant une trace noirâtre avant de les consumer, puis elles coururent entre les mots, les contournant parfois, comme pour s'excuser. Elles passaient d'une lettre à l'autre, entremêlant les phrases qui s'enfuyaient vers le ciel en âcre petite fumée. Seul Gérard connaissait le poids de ces mots brûlés qui laisseraient vide une partie de sa jeunesse. Cela prit finalement beaucoup plus de temps qu'il n'imaginait. Les mots faisaient de la résistance mais Gérard fut impitoyable, il ne devait en rester aucune trace.
Ainsi partirent les mots d'amour de ses huit amoureuses, hier Marie lui avait dit oui pour la vie...